Thierno Birahim AW, Directeur Général du CETUD : "plus qu’un projet de transport, le BRT est une véritable transformation urbaine"

Les travaux du Bus rapid transit (BRT), l’un des projets phares du Plan Sénégal émergent (Pse), seront lancés, aujourd’hui, à Guédiawaye, par le chef de l’Etat. Pertinence, montage financier, durée des travaux, emplois attendus, rentabilité économique, le directeur général du Conseil exécutif des transports urbains de Dakar (Cetud), qui assure la mise en œuvre, dit tout sur ce projet qui va favoriser un changement qualitatif du secteur du transport urbain à Dakar.

Quelle est l’opportunité de réaliser un projet d’envergure comme le Bus rapid transit (BRT) ?

La pertinence d’un tel projet tient d’un constat. Dans l’agglomération dakaroise, malgré un niveau relativement faible de motorisation des ménages, la congestion routière entraîne des coûts économiques, environnementaux et sociaux extrêmement élevés nécessitant la mise en œuvre de solutions hardies et innovantes pour inverser cette tendance. Mais au-delà du constat, c’est le temps de l’action. Le temps de l’action parce que, présentement, le taux de motorisation des ménages est encore relativement faible (25 véhicules particuliers pour 1.000 personnes, au lieu de 500 pour 1.000 dans les pays développés) et que 80 % des déplacements motorisés dans la région de Dakar se réalisent en transports publics.

Le temps de l’action parce que la région capitale comptera 7 millions d’habitants à l’horizon 2040, soit le double de la population actuelle, avec comme corollaire une forte augmentation des besoins de mobilité dans un territoire où les possibilités d’extension des réseaux de transport sont limitées. C’est pourquoi, dans la perspective de répondre à cette lancinante problématique du déplacement optimisé, le gouvernement du Sénégal a adopté un plan quinquennal dénommé la « Lettre de politique des déplacements urbains à Dakar » (Lpdud), afin de prioriser l’investissement sur les modes durables de transports collectifs et d’infléchir la courbe de croissance de l’automobile. La Lpdud a mis l’accent sur la nécessité de mettre en place un système de transport collectif efficace, sûr et moderne en cohérence avec le développement des pôles d’équilibre territoriaux.

Ainsi, le choix du gouvernement s’est porté prioritairement sur la mise en place du Train express régional pour relier le centre-ville à la périphérie Est de l’agglomération (en desservant la ville nouvelle de Diamniadio et le nouvel aéroport international) et d’un réseau moderne d’autobus à haut niveau de service (que nous appelons par le sigle anglais BRT mis pour Bus rapid transit). Ces projets phares du Plan Sénégal émergent permettront d’amorcer avec détermination une transition vers un transport public durable.

Quel est le coût de ce projet et comment s’est fait le montage financier ?

Le coût global du projet BRT est d’environ 300 milliards de F cfa. Le leadership des partenaires techniques et financiers est assuré par le groupe de la Banque mondiale, avec un apport de 60 % de l’investissement initial, suivi de la Banque européenne d’investissement (17 %). Il faudrait y ajouter la promesse d’accompagnement du Fonds Vert pour le Climat (7 %) pour le choix d’une technologie verte relativement au matériel roulant. ­­

Quelles sont les composantes du projet ?

Il y en a quatre. La composante A du projet porte sur la construction d’une ligne d’autobus BRT de 18,3 km entièrement séparée du reste du trafic. Cette ligne reliera la gare routière Petersen sise à Dakar-Plateau et la préfecture de Guédiawaye (banlieue nord) avec la création de trois grands pôles d’échanges et 23 stations supplémentaires, l’aménagement d’accès sécurisés et de passages protégés, sûrs et pratiques pour les piétons. Elle comprend, en outre, la fourniture d’un parc d’autobus et un important système de transport intelligent à l’appui de la gestion et de la réalisation des services ainsi que d’un système billettique.

Il est utile de rappeler que dans le cadre d’un marché de délégation de service public, le secteur privé contribuera pour environ 15 % du coût global du projet. Cet investissement permettra l’acquisition et l’exploitation de bus (une flotte initiale de 144 autobus articulés) qui répondront aux standards internationaux en termes de performances technique et environnementale. Les opérateurs de transport locaux sont inclus dans la structuration financière du projet.

La composante B du projet porte sur la restructuration du réseau de transport public, l’installation de mobilier urbain sur les lignes secondaires, la réalisation de travaux sur les routes de desserte et les voies proches du couloir BRT ainsi que différentes activités favorables à l’amélioration de l’accessibilité pour les personnes à mobilité réduite et, plus généralement, pour les modes de déplacement non motorisés. La composante C comprend le renforcement des capacités et le suivi des résultats. La composante D porte sur les activités liées à la sécurité routière y compris la communication et la formation.

Les objectifs des composantes du projet semblent ambitieux. Est-il permis d’espérer à travers le projet pilote BRT que Dakar sera bientôt parmi les villes africaines modernes en matière d’offres de transports modernes et durables ?

Votre question me permet d’entrer de plain-pied dans un sujet essentiel du projet BRT, en l’occurrence le fait qu’il soit présenté comme un projet « Vert ». Le slogan interpelle directement la mobilité durable et vous constaterez également que le bus esquissé sur le logo est en vert : c’est loin d’être un choix fortuit ! Je l’ai indiqué tantôt, le projet BRT est suivi par le Fonds Vert Mondial pour le Climat (Gcf) qui devrait participer au financement à hauteur de 35 millions de dollars (dont 15 millions en don). Ce montant pourrait être doublé suivant la performance énergétique et environnementale du matériel roulant qui sera retenu à l’issue de l’appel d’offres. Le BRT est le premier projet de transport identifié au titre des contributions du Sénégal à la réduction des émissions de gaz à effet de serre. C’est le seul projet de transport par lequel notre pays s’est engagé lors de la Cop 21.

Dès l’étude du projet, une part belle a été faite aux aspects environnementaux avec une bonne prise en compte des aménagements paysagers et une réelle volonté de favoriser la sobriété énergétique. Les bus qui seront exploités sur le corridor du BRT seront respectueux de l’environnement. Des panneaux solaires alimenteront l’éclairage public au niveau des stations. Le BRT, c’est aussi l’aménagement du paysage urbain. Des arbustes seront plantés tout au long du corridor, accompagnés par un revêtement du trottoir en pavé, avec la plantation de palmiers le long des points singuliers du tracé (carrefours, pôles d’échanges, courbes). Au-delà de ces aspects écologiques, le projet BRT s’imprègne fondamentalement de l’essence de la mobilité durable et se réfère à la mise en place d’une politique globale des déplacements qui applique les composantes du développement durable au transport routier de voyageurs.

Ce concept le conçoit comme un système de transport structurant de l’urbanisation qui permet aux citoyens de satisfaire leurs principaux besoins d’accès en veillant à l’atteinte des objectifs de compétitivité économique, d’équité sociale et d’amélioration de la qualité de l’air. L’implantation d’une politique de mobilité durable implique un changement de paradigme, à travers une volonté de réduire la dépendance à l’automobile, en promouvant des modes de transport sobres en carbone. Au demeurant, il est nécessaire de structurer l’offre de transport collectif dans le but d’améliorer substantiellement le potentiel d’accès aux emplois, aux marchés, à l’éducation et à l’ensemble des services de base.

Le Sénégal est un pays en voie de développement où les attentes en matière d’opportunités d’emplois sont fortes. A ce propos, quelles sont les retombées économiques et sociales du projet BRT ?

Le projet BRT va apporter des avantages considérables au plan social en améliorant les services de transport public non seulement le long du corridor mais également dans l’agglomération de Dakar. Les travaux publics liés à la construction du BRT créeront des opportunités de revenus pour les professionnels du secteur du transport notamment les jeunes, avec des emplois allant des postes d’ouvriers qualifiés aux cadres. Avec le BRT, pas moins de 300.000 passagers seront acheminés quotidiennement avec des services de bus réguliers et capacitaires (150 personnes par bus).

Parmi les avantages de ces services figurent, entre autres, une amélioration considérable des temps de déplacement, un accès accru aux services de transport public, une réduction des frais de transport, une diminution des temps de déplacement ainsi qu’une augmentation du confort et de la sécurité pour toutes les catégories de la population, en particulier celles à faible niveau de revenu. La mise en service du BRT devrait permettre à 69 % de la population de la région de Dakar d’avoir accès au centre-ville en moins d’une heure avec les transports publics contre 57 % actuellement.

La fréquence de passages régulière estimée est de moins de deux minutes aux heures de pointe avec un système de rabattement exigeant en qualité de services qui sera confié aux opérateurs locaux. Ce projet générera des milliers d’emplois directs dans sa phase d’exécution. L’exploitation pourrait profiter à 1.500 personnes. Par ailleurs, le taux de rentabilité socio-économique est de 15 %, avec un impact réel sur le cadre de vie et la valorisation foncière autour du corridor. En réalité, plus qu’un projet de transport, il s’agit d’une véritable transformation urbaine.

En suivant le tracé du BRT, on se rend compte qu’elle traverse plusieurs communes en reliant deux villes : Guédiawaye à Dakar. Quel rôle les collectivités territoriales devront-elles jouer dans cet écosystème qui se structure autour d’elles ?

Le BRT traverse les villes de Dakar et Guédiawaye et quatorze communes sur un linéaire de 18.3 km entre la préfecture de Guédiawaye et la gare routière de Petersen. Il s’agit des communes de Golf Sud et Sam Notaire pour Guédiawaye. En ce qui concerne Dakar, le BRT traverse les communes de Cambérène, Parcelles Assainies, Patte d’Oie, Grand-Yoff, Dieuppeul-Derklé, Sicap-Liberté, Mermoz-Sacré-Cœur, Grand-Dakar, Point E–Amitié, Colobane-Fass-Gueule tapée, Médina et Dakar-Plateau. Dans tout le processus de mise en œuvre du projet, une approche participative et inclusive a été privilégiée par le Cetud.

L’ensemble des acteurs ont été consultés et ont manifesté leur adhésion. La vision commune, partagée, étant de donner corps au concept de mobilité urbaine durable. Les collectivités territoriales constituent des partenaires privilégiés dans le projet. C’est dans cette mouvance que le projet BRT s’est doté très tôt d’un Plan d’engagement des parties prenantes (Pepp) validé il y a un an et pour lequel le Sénégal est pionnier. L’élaboration de ce document référentiel vise à instaurer durablement et à tous les niveaux l’engagement de tous les acteurs considérés comme parties prenantes, de la réalisation à l’exploitation du BRT.

L’engagement citoyen est un processus inclusif qui favorise le développement de relations constructives et réactives importantes pour une gestion réussie des risques environnementaux et sociaux. Et l’échelle locale est un niveau stratégique où s’expriment pleinement les droits, les devoirs et les responsabilités des citoyennes et citoyens. Les collectivités territoriales demeurent nos partenaires privilégiés pour l’adoption de bons comportements éco-citoyens inscrits dans la mobilité urbaine durable. L’exemple de Grand Médine où près d’une soixantaine de concessions ont été touchées est illustratif.

Les propriétaires, locataires ou places d’affaires ont toutes été indemnisées préalablement à leur déplacement effectué dans un climat socialement serein. D’importants documents de sauvegarde sociale et environnementale ont été élaborés par le Cetud qui répondent aux besoins de prévenir et d’atténuer tout impact négatif non intentionnel du projet sur les populations et leur environnement.

Quels sont les délais pour la mise en service du BRT ?

Plusieurs étapes ont été franchies dont les études, qu’elles soient techniques, financières, économiques, environnementales et sociales ainsi que leurs validations. L’entreprise en charge de la réalisation des travaux complexes de l’infrastructure routière a été recrutée. Il s’agit de la China road and bridge corporation (Crbc). Les travaux seront supervisés par l’Ageroute, le maître d’ouvrage délégué. Les travaux seront étalés sur une durée de 30 mois, avec un phasage optimisé des sections et un plan de circulation adapté aux usagers de la route.

Le BRT devrait être mis en service au premier semestre de l’année 2022, coïncidant ainsi avec l’évènement sportif important que le Sénégal accueillera pour la première fois : les Jeux olympiques de la jeunesse. Il répondra de manière satisfaisante à la forte demande de déplacements dans les meilleures conditions de performance, contribuera considérablement à la réduction de la congestion routière sur le corridor le plus densément peuplé de Dakar et favorisera, à terme, une connexion optimale avec le Train express régional (Ter).

Comment se fera la connexion entre le BRT et le Ter ?

La fréquentation du BRT sera assurée à 60 % par les bus de rabattement et celle du Ter à hauteur de 90 %. C’est dire à quel point la viabilité des investissements sur les projets de BRT et de Ter dépend de la mise en place de ces lignes de rabattement pour permettre l’intermodalité et l’intégration tarifaire du futur réseau de transport public urbain de Dakar. Avec l’appui de l’Agence française de développement, le réseau prioritaire de bus de rabattement sera composé de voies de rabattement, de matériel roulant moderne de qualité similaire à celle prévue sur la ligne du BRT , de pôles d’échanges multimodaux et de terminaux de bus.

Avec cette approche, le Cetud, en sa qualité d’autorité organisatrice de la mobilité, anticipe sur la restructuration globale du réseau de transports en commun qui nécessitera incontestablement des changements dans sa hiérarchisation et son fonctionnement.

Le Cetud travaille à créer une interaction conjointe et efficace, à travers les tarifs et un système de billettique unique, pour faciliter les correspondances des futurs usagers du BRT et du Ter. Avec un réseau intégré, BRT – Ter – réseau de bus prioritaires, l’usager paiera un seul titre de transport pour utiliser tous ces modes et effectuer sa chaîne de déplacements.

Entretien réalisé par Elhadji Ibrahima THIAM et Moussa SOW
Source : Le Soleil

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